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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 17:40

Aujourd'hui, Gilbert et Gilbert ont découvert un squelette de bébé dinosaure dans la cour de l'école. Ils vont devenir milliardaires, vont gagner 20 000€, la télé va venir filmer leur découverte et ils seront connus.

 

Tout a commencé à la récréation ce matin. Ils s'ennuyaient, Gilbert s'est assis à côté du préau, et son regard est tombé sur un caillou dépassant de la terre. Il a pris un petit caillou, et a commencé à creuser pour dégager le gros caillou. Gilbert l'a rejoint, et bientôt, ils s'exclamaient sur l'importance de leur découverte paléontologique. "Un dinosaure ! C'est incroyable Maîtresse, t'as vu ! Regarde là, c'est son oeil, et là sa bouche, sa patte, et là sa queue !"

J'étais un peu dubitative, j'avoue. "Non mais un dinosaure mort hein Maîtresse !" Me voici rassurée ! J'ai dit qu'une telle découverte devait être validée par des scientifiques.

Alors ils ont continué à creuser. Ils sont tombés sur un morceau de coquillage, et ont tout de suite déclaré que c'était la coquille d’œuf de ce bébé dinosaure.

En rentrant en classe, c'était l'euphorie ! "On va devenir CONNUS !" - "Ouais, on sera des milliardaires !" - "On va au moins gagner 20 000€ !" - "On donnera de l'argent à l'école, et le directeur sera toujours gentil avec nous après !" - "La télé va venir filmer notre découverte !"

 

En début d'après-midi, après avoir creusé toute leur pause déjeuner, je leur ai montré un "C'est pas sorcier" sur les dinosaures. On y voyait des chantiers de fouille, et Gilbert et Gilbert s'en sont inspirés pour les leurs. On y apprenait que la plupart des dinosaures avaient été retrouvés dans le sud de la France. Et que le T-Rex vivait dans ce qui est maintenant l'Amérique du Nord. Mais Gilbert et Gilbert ne se laissent pas arrêter par ça. Ils ont trouvé un bébé T-Rex, c'est SÛR !

J'ai dit "Mais, ils ont quand même dit que le T-Rex vivait en Amérique !" Réponse du tac au tac : "C'est parce qu'ils n'ont pas encore cherché dans la cour de notre école !"

 

Devant une telle certitude, et une telle découverte, j'ai laissé Gilbert et Gilbert poursuivre leurs fouilles. Ils ont fait un croquis de leur découverte, et établi un plan pour sortir le dinosaure de terre sans le casser.

 

Et dire que si une pandémie n'avaient pas réuni ces deux élèves, prioritaires de par le métier de leurs parents, on aurait probablement jamais découvert la présence d'un T-Rex dans une cour d'école française ...

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25 juin 2020 4 25 /06 /juin /2020 21:04

En avril, quand on était tout près de rouvrir les écoles, ma directrice m'a dit "C'est la galère, l'AESH de Gilberte ne revient pas. Ses enfants ne sont pas prioritaires."

Gilberte, c'est la fille de ma collègue de CP. Une gamine adorable. Avec un trouble autistique très envahissant. Gilberte a 9 ans, elle ne parle pas, elle fait des gros câlins à tout le monde, et semble très heureuse à l'école. Ne nous voilons pas la face, le handicap de Gilberte est lourd. Et la pénalise beaucoup dans les apprentissages. En classe, sans une personne directement avec elle, à lui tenir la main, à guider chacun de ses gestes, à capter son attention, Gilberte serait un électron libre. Avec la patience de son accompagnante, elle peut travailler pendant 2h, parfois plus, sur des apprentissages adaptés, au milieu de sa classe de CE. Gilberte a un besoin essentiel de son aide. Pas d'aide, pas d'école. Et ça, c'est triste. Et en plus, comme sa maman est notre collègue, si Gilberte ne vient pas à l'école, sa maman non plus. D'où la galère.

Alors quand ma directrice m'a dit ça, j'ai dit "Ben sinon, je peux m'occuper de Gilberte le jour où je suis à l'école ?" Un peu parce que sa maman est ma collègue. Beaucoup parce que ça me révolte et me met vraiment en colère quand on refuse l'école à un enfant parce qu'il est handicapé.

Ma collègue a dit "t'es sûre ?"

Ma directrice a dit "t'es sûre ?"

 

Et moi j'ai dit "Bah oui !"

 

Après 2 mois de confinement, le retour à l'école de Gilberte a été compliqué. Imaginez un peu, 2 mois à la maison avec ses parents, tranquille pépère, peu de contact avec l'extérieur qui est si compliqué à gérer pour elle. Et puis le retour à l'école, plein de monde, mais plus tous les copains, on l'aide à se laver les mains en arrivant, les maîtresses ont un masque, et en plus, pas son aide chérie.

Parfois, on a réussi à travailler, 15-20 minutes, et puis c'en était trop pour elle, trop de nouveautés, trop de choses bizarres. C'était dur. Après, il fallait lutter. Attention Gilberte, ne monte pas sur ta table, tu vas te faire mal, allez, viens, descend, non, ne mange pas ton feutre, non, tu n'as pas le droit d'enlever mon masque ... J'ai lutté, avec elle, pour qu'elle soit le mieux possible. Parce que c'est son droit.

Et puis enfin, lundi, les enfants de son aide ont pu retourner à l'école, et son aide a pu revenir. J'aurais aimé pouvoir vous décrire le regard de Gilberte quand elle a vu son aide. Mélange de bonheur, d'admiration, de soulagement, d'amour. Les retrouvailles qu'il aurait fallu faire il y a 1 mois.

Depuis le retour de son aide, Gilberte travaille 2h30 sans tenter de se faire mal. Gilberte a retrouvé son plaisir de venir à l'école. Et c'est tellement chouette à voir !

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24 janvier 2020 5 24 /01 /janvier /2020 16:32

Gilbert a 8 ans. De jolis cheveux blonds, de grands yeux bruns, et un autisme qui le freine un peu dans ses apprentissages. Gilbert ne parle pas. Ou presque pas. Il dit quelques mots, le minimum. Et communique par des gestes. Ca fonctionne bien, on se comprend.

Ca fait deux ans que je travaille avec lui. L’an dernier, on a travaillé la lecture, et maintenant, il vient en aide spécialisée pour faire des maths.

J’aime beaucoup mes séances avec Gilbert. Surtout quand il arrive après mes CP si bruyants. On croirait que ma classe est soudain devenu un espace zen. Juste ma voix, que je baisse au maximum parce qu’il est très sensible aux bruits forts, et le bruit des crayons sur le tableau blanc. On entend les grands d’à côté, un peu, mais rien qui ne puisse nous perturber.

Je crois que Gilbert aussi aime ses séances avec moi. Il vient toujours avec le sourire, et quand je lui montre la fusée des émotions, il se place toujours le plus haut possible. Il ne montre jamais d’opposition à travailler, est toujours volontaire.

Il nous a fallu un peu de temps au début, pour apprendre à nous connaître. Je parlais trop fort et il fronçait les sourcils. Parfois, il était bloqué et ne disait rien, ou il mettait beaucoup de temps à répondre, et je lui proposais de l’aide, ce qui interrompait son raisonnement. Maintenant, c’est mieux, j’attends en silence, et quand il est bloqué, il me fait signe. Je parle bas, et Gilbert ne fronce plus les sourcils.

Gilbert progresse bien, sauf les jours où ça ne va pas trop, mais ils sont de plus en plus rares. On fait des calculs, sans ses doigts parce qu’ils se mélangent. J’utilise les cubes, c’est moi qui fais, parce que ses mains se mélangent trop. Il me dit combien j’en prends, me fait signe d’en ajouter ou d’en enlever, et compte le résultat. Et il progresse sacrément.

Et puis à la fin de la séance, Gilbert et moi, on a un petit rituel. On reprend les calculs qu’il connait par cœur. On essaye d’en faire le plus possible avant que le timer ne sonne pour dire que la séance est finie. Chacun son crayon, j’écris le calcul, il écrit la réponse, vite, très vite. Il est trop fort Gilbert à ce jeu. Et vite vite vite, il efface, et j’écris encore un autre calcul, vite, avant que ça ne soit la fin ! Et Plus on se rapproche de la fin, plus Gilbert va vite, plus il réclame de nouveaux calculs, chassant presque ma main pour écrire sa réponse.

Et soudain, il rit. Il rit de son rire si timide, mais il rit. Et c’est la plus belle chose qui m’arrive dans ma journée. C’est un soleil, le rire de Gilbert. Un cadeau dans ma journée. Un moment que j’attends avec impatience. Et quand la séance est terminée, Gilbert reprend ses affaires et retourne dans sa classe. Mais son rire résonne encore en moi longtemps. Merci Gilbert pour ce cadeau qui me fait tellement de bien !

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21 mai 2019 2 21 /05 /mai /2019 19:56

- Ben alors Gilbert, tu es en retard ce matin ?

- Bah oui, mon petit frère, il voulait pas prendre son petit déjeuner. Pourtant, j'avais bien fait chauffer son lait 30 secondes au micro-ondes, et mis 2 cuillers de chocolat comme il aime. Mais il voulait Maman ! Sauf que maman, ben elle est rentrée tard du bar hier, elle criait fort. Et ce matin, elle dormait encore alors j'ai aidé mon petit frère à s'habiller et à prendre son petit déjeuner, et puis on est venus tous les deux à l'école. Mais je ne sais pas lire l'heure moi, alors je suis un peu trop en retard.

 

Y'a des matins où tu aurais mieux fait de fermer ta gueule. Ou pas. Parce que cette famille a besoin d'aide je crois.

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18 avril 2019 4 18 /04 /avril /2019 12:40

Gilbert a 7 ans. Depuis sa petite section, il interroge beaucoup ses enseignants par son comportement. Il est agité, demande beaucoup de présence autour de lui, il est parfois très provocateur et peut se mettre en colère de façon assez violente. Il a appris à lire, mais l’écriture est un gros point de blocage pour lui. Je suis donc sollicitée par son enseignante de CP pour l’aider sur ce point. Avec Gilbert et un autre copain de sa classe, on a décidé d’écrire un livre. Parce que dans la vie, il faut avoir de l’ambition. C’est difficile, parce que Gilbert a beaucoup besoin de bouger, supporte assez mal que je sois occupée avec son copain, mais petit à petit, on trouve notre rythme. Gilbert écrit sur le tableau de ma classe, c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour qu’il accepte d’écrire. Et pour mettre au propre, c’est moi qui fais, pour éviter les colères de frustration.

Globalement, c’est dur en classe aussi, mais Gilbert progresse, et son enseignante a bien compris qu’il fallait le valoriser le plus souvent possible. Ensemble, nous décidons de faire le point avec les parents de Gilbert.

Un soir donc, Gilbert arrive avec son papa, il lui tient la main, mais semble inquiet. D’un sourire, j’essaye de le rassurer, nous ne sommes pas là pour le gronder. Nous nous installons, l’enseignante de Gilbert parle à son père des progrès dans le comportement de Gilbert, et puis me passe la parole. D’abord, je rappelle mon rôle, spécifiquement auprès des élèves qui rencontrent des difficultés en classe. Et comme je trouve ça un peu dommage que Gilbert ne dise rien, je le sollicite. « Alors Gilbert, tu as parlé de ce qu’on prépare en groupe avec tes parents ? ». C’est le papa de Gilbert qui répond « Non, on ne sait pas grand-chose de ce qu’il fait avec vous ».

Je reprends la parole, toujours en m’adressant à Gilbert « Et bien alors ? Tu sais que tu peux être fier de ce que tu fais, moi, je suis très contente de ton travail. Tu racontes à ta maîtresse et à papa ? » Gilbert s’enfonce sur sa chaise.

Je ne comprends pas. J’ai un enfant toujours très avenant en groupe, toujours ravi de me parler de lui, de ses copains, de la classe. Et en face de moi ce soir, il est mutique. Pire, quand son papa insiste pour qu’il raconte, Gilbert se recroqueville en remontant les genoux sur son torse. Plus son père le sollicite, plus il cherche à disparaitre. Je finis par raconter notre projet, dire que Gilbert fait beaucoup d’efforts, travaille bien, s’investit. Le papa de Gilbert le félicite. Gilbert est en chien de fusil sous la table. Refuse tout contact visuel avec nous.

Je suis sous le choc de ce que je vois. Quel est donc ce petit garçon que j’ai découvert ce soir ? Que se passe-t-il dans sa tête pour qu’il devienne fuyant à ce point ? Quelle est la relation entre ce père et son fils pour qu’une simple sollicitation tourne à l’affrontement entre eux ?

Le surlendemain, je retrouve Gilbert à l’école. Il vient me saluer sur la cour de récré, il est redevenu « normal », comme je l’avais toujours vu. Pourtant, mon regard à moi a changé. J’essaye de savoir un peu ce qui se passe à la maison, il me jette un regard noir, et change de sujet.

Je ne sais pas ce qui se passe chez Gilbert, mais une chose est sûre, je suis particulièrement vigilante aux signaux d’alerte qu’il pourrait m’envoyer.

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14 juin 2018 4 14 /06 /juin /2018 17:37

J'avais déjà des doutes. Je veux dire, je sais que les élèves qu'on me confie sont en grande difficulté scolaire, c'est là le principe même de mon poste, mais quand même, il y avait un truc pas clean dans le comportement d'Anna et Louise ces deux dernières séances.

 

On faisait des problèmes.

- Louise, réfléchis bien, si j'ai 15 frites dans mon assiette et que j'en mange 5, à la fin je vais en avoir plus ou moins dans l'assiette ?

- ... euh ... j'en aurai plus ?

- Anna, qu'en penses-tu ?

- Ben oui, j'en aurai plus si tu m'en redonnes !

- Oui, mais je n'en ai plus, je ne t'en redonne pas !

- Mais si, j'en ai plus ! Hein Louise !

- Oui, plus !

 

Bref, je ne m'en sortais pas. Je ne comprenais pas pourquoi d'un coup, le sens des mots plus et moins semblait embrouillé dans leur tête.

J'ai capitulé, me promettant d'y réfléchir d'ici à la prochaine séance d'aide.

 

J'avais des doutes, mais quand même ... Et en même temps, ça faisait 2 séances qu'on était bloquées par cette question du plus et du moins ...

 

Alors aujourd'hui, j'ai tenté un coup de poker.

- Anna, Louise, vous savez que je continuerai à vous aider jusqu'aux vacances hein ? Vous n'avez pas besoin de faire semblant de pas comprendre. On va reprendre nos problèmes, et on va réfléchir pour savoir si à la fin, on en a plus ou moins qu'au début d'accord ?

 

Louise a baissé les yeux. Anna a souri. J'ai promis. Et comme par magie, tout s'est dénoué dans leur tête.

 

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22 janvier 2018 1 22 /01 /janvier /2018 21:03

... voit arriver un engin de chantier !

 

Aujourd’hui, la voisine a décidé de creuser une piscine dans son jardin. Ce matin, on a donc vu arriver une benne, une minipelle et un super héros en tenue de chantier, gilet orange et casque jaune sur la tête. Tout le monde est aux anges.

A 10h30, quand j’ouvre la porte qui donne sur la cour, ils se précipitent devant le grillage. Tout le monde à l’exception d’une petite dizaine de rebelles est agglutiné le long de ces quelques mètres de grillage qui offrent une vue imprenable sur le manège de la pelle. Ils sont tout simplement fascinés. Je les regarde, un peu surprise du moment de calme inattendu que m’offre la voisine. Les dix élèves que tout ceci n’intéresse pas sont aussi étonnés d’avoir le toboggan pour eux, d’obtenir le vélo qu’ils veulent sans crise ni larmes. C’est cool, et je m’amuse beaucoup d’écouter les débats qui animent la troupe des spectateurs

- Ils font quoi ?

- Je crois qu’ils fabriquent une piscine.

- Ah oui ! Moi j’aimerais bien en avoir une, piscine, dans mon jardin.

- Tu crois qu’ils font quoi de toute la terre dans la benne ?

- Ben ils vont reboucher une autre piscine avec ! (Logique)

- Mais non ! Ils vont construire une nouvelle maison avec la terre !

La récré travaux, c’est ma récré préférée. Et même que si je pouvais, en fin d’année, j’emmènerais ma classe visiter un chantier. Mais je crois que ce n’est pas possible, un chantier, c’est un peu trop dangereux pour un enfant de 4 ans. Déjà qu’une cour de récré …

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13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 09:33

J’aurais dû sentir qu’il y avait un truc louche vendredi quand la maman de Maximilien m’a demandé combien il y avait d’enfants dans la classe alors que c’est écrit en gros sur ma porte. Mais c’était vendredi, elle pouvait être fatiguée, et moi je l’étais de toute façon alors je n’ai pas noté.

Je n’ai par contre eu aucun mal à sentir les problèmes arriver quand je l’ai vue déballer son sac isotherme ce matin. Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Maximilien. 4 ans, et 4 fraisiers surgelés dans un grand sac Picard. Pas d’assiettes, pas de cuillères, pas de serviettes. Juste 4 fraisiers. Je regarde le contenu du sac qu’elle me tend. Je dois faire une drôle de tête parce qu’elle précise « c’est pour les 4 ans de Maxou ». Je bredouille un « Ah, oui ». Le regard dans le vide, déjà en train de m’imaginer la somme de galères à venir.

« Vous avez besoin des bougies ? J’ai acheté des bougies Cars ! » Va pour les bougies Cars. On n’est plus à ça près hein … Maxou entre dans la classe tout fier, et sa maman part en courant parce qu’elle est en retard. Et moi, je reste avec mon sac isotherme et mes bougies. Dans ma tête, j’annule la séance de sport. Servir un fraisier à 30 enfants de 3-4 ans, ça va faire un équivalent de sport. Et il faudra bien prévoir 30 à 45 minutes entre le service, la dégustation et le débarrassage.

Comme je suis seule dans la classe jusqu’à 9h15, je commence ma journée comme d’habitude. Et quand Laurence arrive, je lui présente la situation en lui demandant « Euh, tu sais si on a des assiettes en carton dans l’école ? » Elle aussi sent l’embrouille. Alors j’ouvre le sac. Elle regarde l’intérieur, me regarde, puis vérifie qu’elle a bien vu ce qu’elle a vu dans le sac. Oui, oui, on va devoir servir du fraisier à toute la classe. Finalement, en discutant, on préfère annuler une partie des ateliers. Parce qu’on va devoir asseoir tous nos élèves à une table et qu’après, ils auront surement besoin de se défouler. Laurence se met en quête d’assiettes, de cuillères et d’un gros rouleau de sopalin. Et moi je commence à improviser.

Pas d’ateliers « classiques » donc … Commençons par lire une histoire, puis chantons une chanson, et tiens, qui veut nous raconter son week-end ? Je meuble, et ça se voit. Les enfants s’agitent. D’habitude, à cette heure-là, le temps collectif est terminé, et ce n’est pas pour rien. Quand je sens que Laurence est presque prête, je lance la passation de consignes. On va manger du gâteau « Ouaiiiiiiiiiiiiiis ». Du gâteau aux fraises ! Suzon n’aime pas les fraises. Et comme c’est un gâteau qu’on mange avec une cuillère, on va aller s’asseoir aux tables d’ateliers et vous allez attendre sagement qu’on vous apporte une part. C’est bizarre. Ils le sentent. Ils sont méfiants et je le vois. On plante les bougies Cars dans un morceau de carton, on chante joyeux anniversaire à Maximilien tout fier, il souffle et puis tout le monde va s’asseoir.

C’est à ce moment-là que ça commence à déraper. Une fois la troupe installée, Laurence et moi nous commençons à distribuer les parts. Léonie veut retourner son assiette pour savoir si derrière elles sont décorées. Sidonie commence à manger avec les doigts. Célestin goûte, mais il n’aime pas, alors il se lève pour le dire à Laurence, qui tient dans ses mains 3 assiettes pour le groupe suivant, ne voit pas Célestin et renverse donc les assiettes. Sur Anatole qui se met à pleurer qu’il n’aime pas le fraisier, qu’il en a déjà goûté à l’anniversaire de Mamie Jeanine et qu’en plus maintenant il en a plein sur son beau pull. Apolline goûte, elle adore, et finit les assiettes des trois autres enfants de sa table.

En 10 minutes, il y a plus de fraisier sur les mains, les cheveux, les vêtements et le sol que dans l’estomac d’aucun de mes élèves. A part peut être celui d’Apolline. Six enfants m’ont déjà demandé s’ils étaient obligés de finir leur part, et cinq se demandent quand est-ce qu’on sort en récré. On se regarde avec Laurence, entre la crise de rire et la crise de larmes. Je demande le silence et j’annonce la récré. Les enfants sortent dans le couloir, pour une fois Laurence reste dans la classe, on passe aux toilettes pour se laver les mains, le visage, les cheveux et le reste, on s’habille, et on sort en récré avec 5 bonnes minutes d’avance. Quand la collègue de surveillance vient prendre le relais, elle me demande « Tu as eu un souci dans ta classe ce matin ? J’ai croisé Laurence avec le balai et la serpillère. » J’éclate de rire, et puis je raconte. Si Maximilien est dans sa classe l’année prochaine, je saurai lui rappeler de se méfier des questions anodines, le vendredi soir.

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19 septembre 2017 2 19 /09 /septembre /2017 19:56

Quand j'étais jeune enseignante, je voulais être expérimentée. Là. Maintenant. Tout de suite. C'est trop dur de commencer, de ne rien savoir, de voir les collègues y arriver et de ne pas y arriver soi même.

Quand j'étais jeune enseignante, je me trouvais nulle (et puis mon directeur aussi, mais ça c'est une autre histoire, il était maltraitant). Je le croyais quand il me disait que c'était à cause de moi qu'on allait fermer une classe.

Quand j'étais jeune enseignante, je pensais que mes élèves n'avaient pas de chance de m'avoir comme maîtresse, parce qu'avoir une maîtresse comme moi, ils allaient en ressentir les conséquences toute leur scolarité, c'était sur.

Quand j'étais jeune enseignante, je pensais que ce qu'on m'avait appris à l'école était faisable. Qu'il fallait que je rédige pour chaque minute de classe une fiche de préparation, une fiche de séquence, une fiche de séance, un cahier journal, une fiche pour les rituels. Alors je bossais, comme une folle, tous les soirs, tous les week-ends, toute la vie. Et parfois, j'avais passé tout mon dimanche à rédiger une fiche de séquence, de séance et tout et tout. Et le lundi matin, rien ne marchait comme je voulais, et il fallait revoir toute la séquence, jamais ça n'irait comme ça.

Quand j'étais jeune enseignante, j'ai fait des erreurs. Et je m'en suis voulue. Et un jour, j'ai même écrit une lettre pour démissionner de mon métier. Il valait mieux que j'arrête, pour les enfants. Et puis un peu pour moi aussi, parce que pleurer tous les matins en allant bosser ça n'était plus possible.

Quand j'étais jeune enseignante, je me suis épuisée à la tâche. Et j'ai failli y laisser ma vie.

 

Je ne suis plus jeune enseignante. Je suis toujours jeune, mais j'ai fait cette année ma dixième rentrée.

Je voudrais m'adresser à celle que j'étais il y a 10 ans, ou même 9, 8, 7  ans. La débutante. Et aux débutants qui se reconnaitraient dans mon histoire.

 

Nous faisons un métier formidable. Formidablement envahissant. Formidablement enrichissant. Formidablement humain. Nous rapportons à la maison nos cahiers, nos préparations, et des petits bouts de nos élèves (non, je n'ai pas un bras de Gilbert dans mon cartable). Leurs histoires nous suivent. Nous hantent parfois. Nous donnons de notre personne dans notre travail. Et nous mettons du travail dans notre vie personnelle. C'est souvent difficile de cloisonner les deux. Parce que si on n'est pas un peu humain, on fait mal notre travail.

Luttez contre la petite voix qui vous pousse à en faire toujours plus. Luttez contre vos CPC, inspecteurs ou directeurs qui vous demandent toujours plus. Luttez contre vous-même et faites confiance à vos aînés (ou du moins à ceux qui ne vous veulent aucun mal).

Nous passons notre temps à dire à nos élèves qu'il faut prendre son temps, ne pas monter les marches trop vite. Nous passons du temps à établir des progressions pour nos élèves, à se dire que logiquement, avant d'apprendre à poser des additions, il faut savoir compter. Ayons cette même démarche pour nous. Un métier s'apprend. Pas en un an sur les bancs de l'ESPE, mais tout au long de notre vie. Vouloir tout faire, tout réinventer, tout mettre en place la première année, c'est comme vouloir courir un marathon le premier jour de course à pied. C'est épuisant et c'est dangereux.

Pourrions nous nous déplacer à travers toute la planète et même au delà si à chaque génération nous avions du réinventer la roue ? Probablement pas. Nous sommes des milliers, à enseigner à des millions d'élèves. Les programmes sont les mêmes dans toute la France. Alors, comme diraient les Shadoks : POMPEZ.

Le maître mot c'est la mutualisation. Allez voir chez Lutin Bazar, Charivari ou autres Bout de Gomme. Découvrez les outils qu'elles proposent. Essayez les, doucement. Commencez par en choisir un qui vous parle, et testez. Ça vous convient ? Super. Ça ne vous convient pas ? Tant pis, essayez en un autre. Choisissez un domaine, deux maxi, et testez. Pour le reste, appuyez vous sur les méthodes qui marchent et qui sont reconnues depuis longtemps. Les manuels sont de bons supports. Pas parfaits, mais suffisants. Vous aurez tout le temps d'innover quand vous serez plus à l'aise, plus expérimentés.

Prenez le temps de progresser. Et mesurez vos progrès, c'est valorisant et ça fait plaisir. Et surtout n'oubliez pas : c'est beaucoup plus facile d'aider les élèves à s'épanouir quand on a eu du temps pour des loisirs. Si vous arrivez détendu, ils le seront aussi.

Courage, vous allez y arriver !

 

 

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18 février 2017 6 18 /02 /février /2017 11:35

Il est 9h30, mes CP sont concentrés sur un texte de lecture, je savoure une petite pause tout en circulant entre les rangs.

Gilbert aussi est concentré, mais je remarque, de loin, qu'il est le seul à ne pas lire en suivant les mots avec le doigt. Je m'approche. Gilbert est rouge écarlate. Sur son front, de grosses gouttes. 

"Gilbert, je préfèrerais que tu lises ton texte"

Il sort prestement les deux mains de son pantalon et se remet au travail.

 

Il est 10h15, mes CP sont en pleine application sur un exercice d'écriture. Je compte les minutes jusqu'à ma pause récré. 

Gilbert se tortille sur sa chaise. Je m'approche. A nouveau, il est rouge écarlate, le front perlé de sueur.

"Gilbert, tu as besoin d'aller aux toilettes ?"

Il se redresse, fait non de la tête et se remet au travail.

 

Il est 11h45, mes CP sont en plein exercice de maths. Je profite de deux minutes de calme en pensant à mon déjeuner. 

Gilbert ne compte pas sur ses doigts, ils sont occupés ailleurs. Dans la classe, la concentration est telle qu'on entendrait une mouche voler. Mais on entend Gilbert, qui pousse de petits gémissements à intervalles réguliers.

A midi, j'interpelle Gilbert : "Tu sais, ces envies que tu as, elles sont normales, mais tu ne dois pas faire ça en classe, c'est privé"

 

J'aurais aimé que Gilbert me comprenne, mais au bout de plusieurs rappels, j'ai fini par prendre rendez-vous avec les parents de Gilbert. 

"Euuuh madame, monsieur, je vous ai demandé de venir parce que Gilbert se masturbe en classe, ça commence à être embarrassant."

 

Il y a des entretiens de parents, quand on débute dans le métier, on ne s'attend pas à devoir les mener. 

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