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9 février 2019 6 09 /02 /février /2019 11:52

Sidonie a 7 ans. Elle travaille dur en classe, et dur à la maison. Cette année, elle est entrée en CE1 sans savoir lire. Non pas qu'elle n'a pas essayé, mais son retard de langage l'a empêché d'entrer dans la lecture.

Lucas a 6 ans, il est en CP. Il adore l'école, il adore ses copains, sa maîtresse. Tout le monde lui a dit "tu vas voir, le CP c'est génial, tu vas apprendre à lire. Mais Lucas il ne voit pas trop pourquoi il apprendrait à lire. A la maison, il y a ses parents, et à l'école ben c'est pas toujours intéressant.

Malika a 8 ans. Elle est en CE2. Elle sait lire, c'est facile, il faut faire chanter les lettres les unes après les autres. Mais ça n'a pas beaucoup d'intérêt, faire chanter les lettres les unes après les autres. Il parait que certains arrivent à entendre des mots. Pas Malika. Pour elle, ce ne sont que des lettres qu'elle fait chanter, comme un instrument de musique un peu déréglé.

Sidonie, Lucas et Malika m'ont été confiés par leurs enseignantes. "Tu vas voir, il/elle n'entre pas dans la lecture, je ne comprends pas pourquoi, j'ai essayé de l'aider, de simplifier les textes que je lui donne, mais j'ai l'impression qu'elle/il ne comprend pas du tout ce qu'il/elle lit. Je ne sais plus quoi faire !"

Sidonie m'a dit "tu sais Maîtresse, quand je saurai lire, je voudrai raconter des livres à mon petit frère. Il s'appelle Valentin, il est dans la classe des petits. Il adore les histoires." Alors on est allées chercher un livre dans la bibliothèque de l'école pour Valentin.

Lucas m'a dit "Tu sais Maîtresse, moi je ne sais pas à quoi ça sert de savoir lire". Alors on a joué à trouver toutes les situations où il fallait lire des choses. Celles quand on est un enfant, et même celles quand on est grand.

Malika m'a dit "Oh moi, ça va la lecture Maîtresse, mais pourquoi la maîtresse pose toujours plein de questions après ?". Alors on a cherché pourquoi. Et on a préparé plein de questions pour la maîtresse de Malika.

J'ai adapté le livre pour que Sidonie puisse le lire. Et pendant 3 mois, deux fois par semaine, Sidonie est venue dans ma classe enregistrer l'histoire pour Valentin. Ca a été dur. Parfois, Sidonie a été un peu découragée. "Tu te rends compte Maîtresse, il faut encore lire tout ça !"

Après plusieurs semaines de recherche, Lucas a trouvé. Lui, il veut apprendre à lire pour quand il sera un docteur. "Parce que pour donner les bon médicaments aux enfants il faut savoir lire. Imagine Maîtresse, si je lui donne un médicament au chou fleur au lieu d'un médicament à la fraise !" Et Lucas a éclaté de rire. Le rire de Lucas, c'est un peu comme si d'un coup, dans la classe, un rayon de soleil était entré et se reflétait partout. Ca éblouit et ça donne plein de jolies couleurs à une journée sombre.

Malika a travaillé dur pour écrire les questions. "Mais comment je sais comment ça s'écrit ce mot Maîtresse, ça change tout le temps !" Et après plusieurs semaines, elle est retournée en classe et a posé toutes ses questions aux copains, à la maîtresse. "Est-ce que tu aimes lire ? Pourquoi ? Qu'est-ce que tu aimes lire ? Où est-ce que tu aimes lire ?" Et même que Malika m'a demandé si elle pouvait demander à ses parents aussi. Et aux autres maîtresses. Et à son papi et sa mamie.

Petit à petit Sidonie a progressé. Elle mettait de moins en moins de temps à lire chaque phrase du livre pour Valentin. Et elle demandait à continuer. Elle s'est accrochée. Un jour, je lui ai montré "Tu vois Sidonie, il ne reste plus que 10 lignes et on aura terminé". Et j'ai vu les étoiles dans ses yeux. On a pris rendez-vous avec la maîtresse de la classe de Valentin. Et 15 jours plus tard, Sidonie présentait son livre à Valentin et tous ses copains.

Avec Lucas, on a joué à inventer des noms de médicaments et leur utilité. Un peu à la manière des chiffres et des lettres. Consonne ? P. Voyelle ? I. Consonne ? R. Voyelle ? A. Consonne ? C. Voyelle ? U. Consonne ? L. Voyelle ? E. "OK Lucas, ça fait quoi comme nom de médicament ?" "Pi-ra-cu-le PIRACULE ! Oh maitresse c'est trop drôle, on dirait un médicament qui soigne les pieds." Et Lucas a éclaté de rire.

Malika commence à comprendre. Lire, ce n'est pas seulement faire chanter les lettres, c'est prendre un train qui nous emmène en voyage. Maman a dit qu'elle adore lire des recettes de cuisine. Et Malika aimerait bien faire des gâteaux avec maman. Des gâteaux magiques multicolores. Papi a dit "Moi, j'ai besoin de lire pour construire des maisons de poupées pour mes petits enfants". Et Malika l'a aidé. La copine de Malika lui a raconté qu'elle adore les histoires de sorciers, et qu'après, elle les rejoue avec ses poupées. Malika aimerait bien jouer au Quidditch avec sa copine et leurs poupées.

Sidonie lit. Elle confond encore des sons, elle a encore besoin d'aide pour continuer à progresser. Mais ce qu'elle a réalisé, c'est déjà tellement beau, tellement fort. Et maintenant, elle sait qu'elle peut le faire. D'ailleurs, ses parents m'ont dit qu'elle leur demandait leur téléphone pour enregistrer une nouvelle histoire pour Valentin.

Lucas déchiffre maintenant la plupart des sons simples. Et les autres, il continue de les travailler en classe avec les autres CP. Il a compris comment ça marche. Il n'a plus besoin de moi, mais parfois, il vient me voir à la récré : "Maîtresse, tu veux du Piracule pour tes pieds ?"

Malika commence à comprendre ce qu'elle lit. Comme si maintenant, elle connaissait les formules des potions magiques. "Pi-ra-te ... Pi-ra-te ... Aaaaaaaah Pirate ! Comme un pirate qui fait des aventures ! Maîtresse, ça se dit comment pirate quand c'est une fille ?"

 

Malika, Sidonie, Lucas. Trois enfants en grande difficulté comme la plupart des enseignants spécialisés en croisent quotidiennement. Notre travail, c'est de les aider à prendre leur envol. Trouver la bonne plateforme de décollage, ou parfois même la construire avec eux, trouver ce qui va les motiver pour qu'ils arrivent à s'envoler. Et chaque fois, les premiers battements d'ailes ont un coté magique. Un peu comme un oiseau tout étonné de ne plus sentir le sol sous ses pieds.

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commentaires

Samarian 09/02/2019 20:33

Oh qu'il est doux cet article, je le mets en favoris pour les jours où je doute .